Sur l’éclipse totale d'août 2017


Ce temps homogène et désacralisé remporta la victoire dès lors qu'il fournit la mesure du temps de travail.

    Henri Lefebvre & Catherine Régulier

Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la mystérieuse Nuit.

    Novalis


Ce que nous désignons par l'euphémisme de transition au capitalisme, écrite du XVIe au XIXe siècles en lettres de sang et de feu, était fondé sur l'enclosure des biens communs, sur la dépossession de la paysannerie de la terre et donc des moyens de production et de sa propre reproduction. Sans autres moyens de survivre, et ne leur restant plus rien d'autre à vendre que la capacité de leurs corps à travailler, les anciens paysans furent forcés de travailler pour un salaire. Beaucoup préférèrent tenter leur chance comme brigands et mourir sur la potence ou brûler au bûcher que de se soumettre à la relation salariale.

Pourquoi la relation salariale sembla-t-elle une horreur à laquelle la mort était préférable ? Car celle-ci ne concernait pas seulement la privatisation de l'espace et le recrutement des corps : elle concernait également la rationalisation du temps. Pourquoi le capitaliste, qui possède les moyens de production, verse t-il un salaire au travailleur ? Ce n'est pas pour la pratique humaine sensible ou ses produits, comme une personne affamée achetant directement une miche de pain au boulanger l'ayant préparé le ferait. Le capitaliste achète la capacité d'un travailleur à travailler pour une période donnée, et quelque soit la valeur produite par le travailleur durant cette période, le capitaliste se l'approprie, même si elle est considérablement plus élevée que le salaire du travailleur. Le capitaliste achète la force de travail dans l'absolu. Cela requiert que les polyrythmes de la vie quotidienne soient découpés en unités quantifiables pouvant êtres achetées et vendues. La pratique humaine n'est désormais plus mesurée en miches de pain cuites, en vaches traites, en conversations eues, en graines plantées, en chopes de bières bues – une rivière dont le courant varie subjectivement – mais en heures au travail ou en dehors, une grille rigide tranchant la vie. Jusqu'à aujourd'hui, les rudiments de la lutte des classes se manifestent souvent sous la forme d'un combat sur le temps dans la vie de tous les jours, comme chaque personne ayant déjà prit une pause toilette exceptionnellement longue juste pour récupérer un peu de temps au patron le sait.

Mais aux débuts de la période moderne, avant la lumière électrique et la société du 24 heures sur 24, la grille se délitait avec le coucher du soleil. La nuit tombée, le temps redevenait amorphe et malléable, son rythme n’étant plus le tic-tac constant du temps de travail abstrait, mais la lente évolution de la lune. Pour le travailleur, la nuit était un temps de sursis de la discipline du travail, un temps de repos et de plaisir, mais pour la classe dirigeante, la nuit était un temps de danger, placé sous le signe lunatique de l'astre nocturne, dont le visage toujours-changeant nous assure que tout cela aussi passera.

La nuit était peuplée par toutes les paranoïas de l'ordre bourgeois bourgeonnant, une irruption non-contemporaine dans le contemporain – la nuit semblait le temps des sorcières et de la chasse sauvage, des survivances résiduelles de la magie et des mystères, des festivals de diables où le négatif régnait, renversant la masse et faisant de mendiants des rois. C'était le temps du vol et du crime, quand la propriété privé semblait vulnérable, le temps lors duquel les conspirateurs se rencontraient et complotaient le possible. Si la journée avait été abandonnée à l'industrie, le temps une succession homogène et régulière de moments présents qui pouvaient être échangés contre de la monnaie, la nuit était le pont qui reliait les souvenirs du passé et les rêves du future. De ce fait la nuit était aussi le temps des poètes et des philosophes, quand ils pouvaient voire les choses clairement : alors que les limites rigides se brouillaient, les connections intérieures se révélaient, et le monde apparaissait conditionnel, mobile, vivant et scintillant d'inversions.

De nos jours, la nuit à laquelle Novalis écrivit ses hymnes n'est plus – elle aussi a été réellement subsumée par le capital. Nous titubons jusqu'à chez nous au retour de notre nuit de travail alors que d'autres commencent leur journée. Le capital a rendu la nuit comme le jour, segmentée, quantifiée, sujette à la discipline du travail. Mais ce 21 août 2017, le jour sera, pour un cour moment, interrompu, et rendu comme la nuit, lorsque la lune effacera le soleil. Que cet événement soit le début d'un festival, dans le sens ancien du terme – un moment d'inversions. Une inversion, même festive, est aussi une critique, une critique qui révèle que tous les aspects de la société que nous considérons au quotidien comme naturelle et inévitable ne sont rien de cela : il s'agit du résultat de forces historiques, de luttes humaines, de pratique sociales, et donc en procès, sujette au changement, enceinte de sa propre négation, de son propre dépassement.

Notre théorie critique est écrite dans la nuit, mais le lendemain elle se lèvera comme pratique, telle l'étoile du matin dans le ciel de la vie sociale, pour illuminer un jour nouveau.



Traduit de l'anglais par ST




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